Fact Check

Les cosmétiques sont-ils responsables de la puberté précoce chez les filles ?

Dans un article du 6 décembre 2018, le Progrès se faisait l’écho d’une étude en affirmant : « les cosmétiques responsables de la puberté précoce chez les jeunes filles ». Mais le lien entre produits de soins et puberté précoce est invérifiable actuellement.

Le 6 décembre 2018, le site du quotidien lyonnais le Progrès annonce :

« Les cosmétiques responsables de la puberté précoce chez les jeunes filles »

En affirmant cela, le journal rhodanien reprend quasiment mot pour mot une dépêche de l’agence RelaxNews. Cette dernière s’appuie sur les résultats d’une étude américaine de l’université de Berkeley, publiée le 4 décembre 2018 dans Human Reproduction, revue scientifique couvrant les aspects de la reproduction humaine. Mais en l’état actuel des connaissances, l’affirmation du Progrès semble loin d’être étayée.

Développement précoce des seins et des poils pubiens

Dirigée par l’endocrinologue Kim G. Harley, du centre pour la recherche environnementale et la santé des enfants de l’université de Berkeley, l’étude publiée par Human Reproduction présente des données obtenues chez 338 couples mère-enfant américains, suivis à partir du début des années 2000.

Les chercheurs ont mesuré l’exposition des mères, durant leur grossesse, à trois perturbateurs endocriniens : phtalates, parabènes et phénols, qui sont notamment contenus dans certains déodorants, vernis à ongle, parfums, ainsi que dans les emballages plastiques. Les scientifiques ont ensuite régulièrement examiné les enfants lorsqu’ils étaient âgés de 9 à 13 ans, en prélevant des échantillons d’urine.

Ils ont observé chez les filles un développement plus précoce des poils pubiens que la moyenne (10-11 ans et demi) lorsqu’ils décèlent la présence d’un certain type de phtalate, le MEP, dans l’urine des mères avant l’accouchement. Les chercheurs  ont également constaté que les menstruations arrivaient plus tôt que l’âge moyen (autour de 13 ans) lorsqu’il y avait du triclosan et du 2,4-dichlorophénol (types de phénol) dans les urines prénatales. Les résultats de l’étude mettent par ailleurs en évidence le développement précoce des seins, des poils pubiens et l’apparition des premières règles en présence de 4-hydroxybenzoate de méthyle (type de parabène).

Cosmétiques et puberté précoce, un lien difficile à prouver

Mais les chercheurs eux-même prennent soin de nuancer leurs résultats : « La population étudiée étant limitée à des enfants latino-américains défavorisés, il ne faut pas généraliser les conclusions. » Ils ne sont ainsi jamais catégoriques sur le lien entre cosmétiques et puberté précoce. Les auteurs estiment que leurs recherches « contribuent à la documentation de plus en plus importante suggérant que l’exposition à certains perturbateurs endocriniens pourrait influer sur l’apparition de la puberté précoce ».

On trouve notamment des perturbateurs endocriniens dans le vernis à ongle, les parfums et certains déodorants. Photo simisi1/Pixabay

Sakina Mhaouty-Kodja, directrice de recherche au CNRS, se dit également « prudente », vis-à-vis des conclusions de l’étude. « Les familles viennent de régions agricoles, or les auteurs de l’étude ne se sont pas penchés sur le rôle de l’exposition aux perturbateurs endocriniens présents dans les pesticides », pointe la neuro-endocrinologue. « Ils ne se sont pas intéressés aux substances autres que les phtalates, parabènes, et les phénols, présents dans les cosmétiques mais pas seulement. Il peut y avoir de nombreuses sources d’exposition aux perturbateurs endocriniens. » De plus, relève Sakina Mhaouty-Kodja, les  chercheurs ont réalisé une seule mesure de concentration des substances dans les urines des mères.

On ne peut pas dire si les cosmétiques sont responsables de puberté précoce

Pour Nicolas Chevalier, endocrinologue au CHU de Nice et membre de la société française d’endocrinologie, « on ne sait pas clairement », actuellement, si les produits de beauté et les soins sont responsables de la puberté. Cette hypothèse n’est pas avérée mais est plausible. « La peau est très perméable aux perturbateurs endocriniens », il est donc possible d’imaginer qu’un enfant « enduit de produits ou de crèmes peut en subir les effets sur l’âge de sa puberté », estime Nicolas Chevalier. Il note toutefois l’absence « de biomarqueur actif [une caractéristique biologique mesurable], permettant de dire si les cosmétiques sont responsables de la puberté précoce ». La cosmétique est un volet « largement oublié » par la recherche sur les perturbateurs endocriniens, ajoute le professeur d’endocrinologie.

En revanche, souligne-t-il, la relation entre perturbateurs endocriniens (indépendamment de leur provenance) et puberté précoce a été mise en évidence par plusieurs travaux. Parmi eux, ceux du professeur Charles Sultan, chef du service d’endocrinologie pédiatrique au CHU de Montpellier. Ce dernier aurait ainsi observé une activité œstrogénique élevée chez des petites filles dont les parents avaient une profession en lien avec les perturbateurs endocriniens, rapporte le Monde.

Une relation entre perturbateurs endocriniens et puberté précoce ?

Une autre étude, menée par Santé Publique France et publiée en 2018, invite également à « prendre en considération » le rôle « d’une exposition environnementale à des substances potentiellement perturbatrices endocriniennes » dans le développement de la puberté précoce. Ce travail montre que le nombre de cas de puberté précoce, recensés à partir des données de l’Assurance maladie, varie selon les régions.

Les auteurs relèvent qu’une des régions les plus touchées, la zone Midi-Pyrénées, « est riche en cultures variées (vignes, fruits, légumes, céréales) et élevage », et « détient la première place en France en termes de nombre d’exploitations agricoles ». Or certains produits phytosanitaires et engrais sont considérés comme susceptibles de contenir des perturbateurs endocriniens. Autre région avec un nombre de cas de puberté précoce au-delà de la moyenne nationale, la zone Rhône-Alpes « présente un profil similaire du point de vue agricole », de même que de nombreuses industries chimiques. Les chercheurs relèvent toutefois que « l’hypothèse des liens entre pression agricole ou industrielle et incidence de pathologies n’est pas  simple à démontrer ».

Robert Barouki, biochimiste et toxicologue à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), confirme ces conjectures. Pour lui, le lien entre perturbateurs endocriniens et puberté précoce « est de plus en plus probable et fait l’objet de nombreuses études, mais n’est pas encore totalement avéré ». Mais dans le domaine de la cosmétique, il est « difficile d’être certain des effets des perturbateurs endocriniens », estime le spécialiste.

O. Berger-Saraf, M. Bouillié, M. Burgaud, J. Claude-Jarrige, M. Desrumaux, P. Idczak, E. Meyer-Vacherand

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