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Interdire l’élevage en cage est-il bon pour le respect des animaux, les agriculteurs, notre alimentation et la planète ?

Interdire l’élevage en cage est-il bon pour le respect des animaux, les agriculteurs, notre alimentation et la planète ?

L’eurodéputé Yannick Jadot a affirmé dans un tweet du 10 octobre dernier qu’il « faut en finir avec l’élevage en cage qui représente le pire de l’agriculture. C’est bon pour le respect des animaux, bon pour les agriculteurs, bon pour notre alimentation et bon pour la planète. »

Il s’est enfermé dans une cage pour appuyer son propos. Yannick Jadot a participé, le 10 octobre 2018, à une manifestation contre l’élevage en cage à Paris. Il a profité de l’occasion pour affirmer qu’interdire l’élevage en cage serait « bon pour le respect des animaux, bon pour les agriculteurs, bon pour notre alimentation et bon pour la planète. » Il a ensuite partagé cette phrase sur son compte Twitter. L’eurodéputé écologiste fait, avec cette déclaration, un raccourci assez hâtif rendant son propos partiellement faux.

La citation de Yannick Jadot s’inscrit dans le cadre d’une pétition lancée par l’association CIWF, œuvrant pour les droits des animaux. Elle réclame de la Commission européenne l’interdiction de l’élevage en cage, et espère récolter 1 000 000 de signatures

L’ancien candidat à l’élection présidentielle de 2017 élargit pourtant le sujet. « Les cages sont l’un des principaux outils de l’élevage intensif, et c’est comme ça que l’a entendu Yannick Jadot » selon Claire Hincelin, chargée de communication chez CIWF France. Or, l’élevage en cage n’est qu’une facette de l’élevage intensif, et d’autres techniques intensives existent sans faire usage de cages.

Blessures animales

Concernant le bien-être animal, les données convergent pour associer les cages à de fréquents exemples de blessures. Plusieurs associations ont communiqué sur le sujet ces dernières années, dont L214, qui s’est distinguée par ses nombreuses vidéos tournées dans des élevages, à l’insu de leurs propriétaires.

Dans une vidéo mise en ligne le 16 mai 2018 sur le compte Youtube de L214, la vétérinaire et présentatrice télé Hélène Gateau commente ainsi que les poules d’un élevage de la Manche « manifestent toutes des comportements de picage [et sont] déplumées », images à l’appui. Un rapport de 2011 de l’Inra sur le bien-être des poulets de chair détaillait ce genre de pratique de picage, pouvant conduire au cannibalisme. Le texte l’attribue à « la compétition au moment des repas » que pratiquent entre elles les poules d’élevage intensif.

L214 met régulièrement en cause la directive européenne 1999/74/CE, entrée en vigueur en 2012 et encadrant l’élevage en cages des poules pondeuses. Le texte prévoit un minimum de 750 cm² de surface par poule dans une cage. Cela représente un carré de 27 cm de côté.

Un autre rapport, de 2017, réalisé par deux scientifiques américains spécialisés en biologie et écologie comportementale, trouvait que les cages ne sont pas adaptées aux besoins physiologiques et biologiques des lapins d’élevage. Il constatait également qu’elles causes des blessures chez les animaux. En conséquence, le Parlement européen avait voté le 14 mars 2017 un rapport d’initiative réclamant à la Commission de nouvelles normes pour améliorer la vie des lapins d’élevage. La Commission n’a pour le moment pas légiféré sur le sujet, alors même que 99% des 320 millions de lapins élevés en Europe le sont en cage.

Des cages bénéfiques ?

Si de nombreux rapports remettent en question les cages, d’autres les défendent en utilisant l’argument du bien-être animal. Le 11 octobre pour France Inter, le patron de la Fédération nationale porcine Paul Auffray justifiait la mise en case des truies à la mise bas « pour qu’elles évitent d’écraser leurs bébés, qui sont entre 10 et 14 à chaque portée. » L’interdiction des cages reviendrait ainsi également à la suppression de ces pratiques positives pour l’animal. Cependant, « une solution autre que la cage sera toujours une amélioration pour l’animal » selon Hélène Gateau.

Il n’est en revanche pas certain que l’interdiction des cages bénéficient aux agriculteurs, pour des raisons économiques. Pour nombre d’entre eux, la cage est une solution pour des rendements importants à moindre coût. Elle est en cela une constituante des techniques intensives d’élevage. Selon un rapport de 2013 de l’Institut du porc, « les professionnels soutiennent l’élevage intensif, considéré comme un facteur de rentabilité économique dans un secteur d’activité en crise. » En somme, pour de nombreux exploitants, l’interdiction d’une des pratiques d’élevage intensif pourrait menacer leur activité.

Des maladies, de l’étable à l’assiette

A l’inverse, il existe une corrélation entre les pratiques d’élevage intensif et la propagation de maladies. Un rapport d’information du Sénat daté de 2012 reconnait que « l’installation d’élevages intensifs d’animaux divers […] est à l’origine de nombreuses épidémies [de] ces dernières décennies : fièvre hémorragique du Venezuela, grippe H5N1 en Chine, virus Nipah en Malaisie, grippe H1N1 au Mexique. » Ces maladies affectent directement les agriculteurs, en contact avec des milliers d’animaux chaque jour. Certaines vont jusqu’à infecter les consommateurs, comme la grippe aviaire (H5N1) de 2005, originaire de cages surpeuplées d’Asie.

Pour lutter contre la propagation des maladies animales, les éleveurs utilisent des antibiotiques, y compris sur des animaux sains. L’Organisation mondiale de la santé s’est inquiétée dans un communiqué de 2017 de l’usage de ces traitements dans les élevages intensifs. En effet, « l’utilisation excessive ou inadaptée d’antibiotiques chez l’homme et chez l’animal contribue à amplifier la menace de la résistance aux antibiotiques. » Elle aide donc la formation de souches bactériennes difficiles à combattre.

De lourdes conséquences environnementales

Côté environnement, le rapport de 2006 Livestock’s Long Shadow de la FAO détaille le rôle de l’élevage dans l’aridification des terres, dans le réchauffement climatique et dans la pollution de l’eau et des sols. Toujours selon le rapport, « les systèmes intensifs de production animale produisent de hauts niveaux de résidus d’azote et de phosphore et des déversements concentrés de matériaux toxiques », notamment sous forme de lisier.

Cependant, l’interdiction des cages ne résoudra pas tous les problèmes posés par l’élevage intensif. « Pour cela, il faut modifier nos comportements alimentaires et que les éleveurs changent leurs modes de production » explique Claire Hincelin de CIWF. L’élevage intensif sur sol est ainsi une alternative à la cage pour de nombreux élevages. Elle ne résout cependant pas les problématiques sanitaires et environnementales posées.

En somme, si l’élevage en cage est nocif pour le bien-être animal, l’environnement et la santé, il est impossible de savoir si son interdiction résoudrait ces divers problèmes. Yannick Jadot semble donc avoir fait un raccourci entre élevage en cage et élevage intensif, rendant son propos faux. Il est de plus impossible de confirmer que, si l’élevage intensif disparaissait, ce serait au profit de pratiques saines.

O.Audibert, M.Bondon, A.Dumaine, R.Haillard, T.Hermans, C.Murhula, P.Neybourger

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